Lorenzo Soccavo IRL_In-World

Bonjour M. Soccavo. Tout d’abord merci d’avoir accepté de participer à notre toute première interview d’acteurs analysant ou participant aux transformations numériques de l’édition. Ca nous semblait important pour commencer de donner la parole à un professionnel reconnu pour son travail de veille et de prospective. Peut-être pour commencer pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre parcours et votre travail de prospectiviste ?

En mars 2000 le premier « Village eBook » organisé par les éditions numériques 00h00 au Salon du livre de Paris et la présence de ce que nous appellerions aujourd’hui une start-up française, Cytale, qui y dévoilait un prototype de tablette électronique de lecture m’a fait prendre conscience que le livre, qui avait comme ancêtres les tablettes d’argile puis les rouleaux de papyrus, pouvait encore se métamorphoser. Je me suis alors lancé dans la prospective, spécifiquement sur ce secteur.
Aujourd’hui mon activité se décline sur trois axes. Tout d’abord, j’approfondis toujours au quotidien un travail de veille sur les tendances et les évolutions des dispositifs et des pratiques de lecture et je mène un travail d’évangélisation sur la prospective du livre, que je définis comme : « la mise en perspective historique et l’étude de l’évolution dans le temps des dispositifs et des pratiques de lecture afin de prévoir leurs différentes évolutions possibles ». Cela prend la forme de conférences, de cours ou de formations, de participations à des tables rondes, ou de réponses à des interviews ou à des étudiant-es…
Ensuite, je fais profiter les porteurs de projets de l’édition imprimée ou numérique et les start-upeurs de nouvelles expériences narratives innovantes de la singularité de mon approche prospective pour les accompagner dans leur développement.
Enfin, comme lecteur passionné de romans, je mène des recherches sur ce que j’appelle « l’autonomisation du lecteur de fictions littéraires ». Comment faire en sorte que le lecteur puisse avoir davantage conscience et tirer davantage profit de son immersion dans ses lectures ? En quelque sorte, comment passer du lecteur à ce que j’appelle « le fictionaute », que je définis comme la densification de la part de soi qu’un lecteur de fictions littéraires projette dans ce qu’il lit.

Sentez-vous que pour les prochaines années une ou deux grandes tendances se détachent en particulier ? L’intelligence artificielle peut être ?

La prospective, et même la futurologie qui peut être plus imaginative et se projeter à plus long terme, ce n’est pas « sentir » ou prédire l’avenir. C’est s’attacher, en fonction d’un travail de veille stratégique et de la détection de signaux faibles, à mettre au point différents scénarios d’avenirs possibles et, selon leurs besoins, à indiquer aux professionnels lesquels seraient les plus souhaitables pour eux et les conseiller pour atteindre ces futurs-là. L’avenir n’est pas écrit d’avance, et il ne s’agit pas de le deviner mais de le préparer.
L’intelligence artificielle est à la mode, mais dans le secteur du livre elle intervient surtout pour renforcer les algorithmes de recommandation et affiner les stratégies de webmarketing. Pour le reste il s’agit surtout de confier à des programmes numériques des opérations d’indexation ou de corrections… L’éventuel potentiel créateur de l’intelligence artificielle est ailleurs je pense, et plus précisément dans de possibles applications dans le domaine des neurosciences. Je pense, par exemple, à l’exploration de l’imagerie mentale des lecteurs de fictions littéraires.
Pour jouer le jeu que vous me proposez cependant et vous donner deux tendances, je dirais que le développement de « réalités mixtes » entre guillemets, une possible convergence de la réalité virtuelle et de ses casques, de la réalité augmentée avec ses lunettes, des hologrammes, au-delà du transmédia tout cela pourrait déboucher sur de possibles espaces pour de nouvelles expériences de lecture, mais surtout pour de nouvelles formes de médiation autour du livre. La deuxième tendance que je distinguerai relève d’une certaine prise de conscience collective de leurs droits par les lecteurs, et les lectrices bien entendu. Au vu de ce que représente la lecture dans l’histoire et le développement de notre espèce animale, nous ne pouvons pas considérer les lecteurs comme de simples « acheteurs de livres ».

Monde Miroir

Expérience littéraire menée avec Adret Web Art dans le « monde miroir » du Jardin Villemin à Paris. Les internautes avatarisés peuvent se promener dans la reproduction à l’identique du jardin modélisé par Jenny Bihouise et suivre un parcours audio qui les immerge dans des textes de l’auteure québécoise Danielle Dussault, extraits de son « Carnet littéraire du 10e arrondissement » réalisé à l’occasion d’une résidence d’écriture au Centre international d’accueil et d’échanges des Récollets.

Quid des mondes virtuels sur lesquels vous travaillez depuis de nombreuses années ?

Nous pouvons même dire que je travaille dedans ! En fait, il s’agit plus exactement et plus simplement du cyberespace, c’est-à-dire d’espaces simulés numériquement et qui se déclinent de diverses manières. Ces espaces accessibles avec un ordinateur n’ont rien de virtuels à proprement parler.
Plusieurs projets importants sont en développement, notamment autour du créateur du célèbre Second Life, et les casques de réalité virtuelle pourraient à moyen terme renouveler les potentialités de ce type d’environnements. Pour ma part, j’y développe notamment des prototypes autour de la recherche de nouvelles formes de médiation du livre et de la lecture sur deux plateformes : celle officielle des développeurs du logiciel libre de création de tels environnements web 3D immersive avec avatars, à savoir le logiciel OpenSimulator et la plateforme OSGrid, et, sur la plateforme EVER (acronyme d’Environnement Virtuel pour l’Enseignement et la Recherche) de l’université de Strasbourg. J’y teste des modèles de librairie ou de bibliothèque universitaire, mais aussi j’y expérimente notamment avec Adret Web Art (http://www.adret-webart.fr/) différents rapports possibles entre textes et avatars, c’est-à-dire les projections physiques d’internautes connectés. Je travaille entre autres sur le concept de connexion narrative. Une connexion narrative serait une connexion internet qui embarquerait l’internaute dans une narration, c’est-à-dire dans une mise en récit qu’il vivrait par l’entremise de son avatar qui l’immergerait véritablement dans l’action. Des parallèles peuvent être faits je pense avec l’identification du lecteur aux personnages romanesques. L’avatar pourrait-il rendre plus intense l’identification d’un lecteur à un personnage de roman ? Notre expérience subjective de l’avatar pourrait-elle nous aider à donner corps aux personnages de fictions quand nous lisons ?

Depuis vos premières recherches sur l’édition puis la lecture à l’heure du numérique, observez-vous certaines constantes ?

Globalement oui bien sûr. L’essentiel demeure immuable. Nos capacités de lecture et d’attention sont limitées par nos possibilités sensorielles et cérébrales. Les priorités de l’interprofession du marché du livre sont toujours au niveau du maintien et du développement de son économie. Cela est légitime. A l’extrême, relire « Les illusions perdues » de Balzac éclairerait aujourd’hui encore sur « comment les choses se passent », entre guillemets. Les mutations profondes, elles, sont lentes et silencieuses, et elles s’inscrivent dans le sillon des changements de générations.

On parle aussi de plus en plus des booktubeurs. Que pensez-vous de ces nouvelles formes de médiation ?

C’est une forme originale et assez efficace semble-t-il, qui renouvelle agréablement la prescription littéraire autour de certains genres et de lectorats spécifiques. Mais le phénomène va finir par s’essouffler et l’important serait d’anticiper et d’imaginer des formules inédites de recommandations de livres qui soient réellement valorisantes et participent de l’émancipation intellectuelle et spirituelle des lectrices et des lecteurs. Pas facile certes !

Au final, peut on dire que le numérique a modifié notre manière de lire ? Ou notre rapport à la lecture ?

En partie oui, mais beaucoup moins pour l’heure qu’en ce qui concerne, par exemple, la consommation de la musique ou de la vidéo, ou bien le rapport à la télévision des jeunes générations. Il faut dire aussi qu’il y a eu et qu’il y a toujours un travail très important des groupes d’influence des acteurs de la filière du papier et de l’imprimé, et puis aussi que ce qui aurait pu un moment s’imposer comme une véritable édition numérique a été rapidement freiné par l’inadaptation des dispositifs de lecture qui ont été mis sur le marché. L’essor fulgurant des tablettes et des smartphones a pratiquement gelé les développements du « papier électronique » et de ce que nous appelons aujourd’hui « liseuses ».
Ce qui, d’après moi, change en profondeur c’est le rapport des lectrices et des lecteurs à la fiction, et conséquemment à la réalité. Nous le voyons bien dans l’actualité mais nous n’avons pas encore vraiment fait le lien avec la lecture de fictions.
Nous devrions, je crois, être plus attentifs à certains signes comme, par exemple, l’idée d’une identité narrative avancée par Paul Ricoeur. Etre attentifs à comment nous nous racontons sans cesse des histoires et mettons nos propres vies en récits. Nous sommes des animaux fabulateurs et il nous faudra en prendre conscience un jour !

Vous pouvez retrouver l’actualité de Lorenzo Soccavo sur son site Prospective du Livre.