Si les domaines administratifs, informationnels et communicationnels ont, bien évidemment, été les premiers à s’emparer des outils du numériques, d’autres domaines se sont également saisis de ces outils afin de faire évoluer leurs pratiques : le domaine de l’art, et plus particulièrement la littérature, ne fait pas exception à cela. Avec la démocratisation des appareils informatiques à l’aube du XXIème siècle, et leur instauration au sein d’un nombre toujours croissant de foyers, internet est en effet devenu, bien rapidement, une plateforme incontournable de l’expression littéraire. Ainsi identifié, non seulement comme un lieu d’expression privilégié offrant un espace décloisonné où chaque parole était alors libre de s’écrire et de se faire entendre, mais également comme un espace favorisant les expérimentations créatives en tous genres, le web devait bientôt devenir un véritable laboratoire littéraire, où apparaissent et se mêlent les formes narratives les plus diverses. Ces nouvelles formes de narration sont précisément celles que nous voudrions, ici, interroger.

Littérature numérique : une continuité dans la tradition littéraire ?

Dès ses débuts, internet s’est ainsi retrouvé investi par l’écriture à travers la naissance et le développement de formes, ou genres littéraires dont certains, toutefois, ne manquent pas de rappeler celles que nous connaissons toutes et tous, se calquant sur le modèle de la littérature dite classique. La littérature numérique semble ainsi reprendre le schéma d’une narrativité classique, au cheminement purement linéaire, à travers, notamment, le modèle des fanfictions, tel que les très nombreux textes que l’on peut retrouver sur le site Wattpad, ou des blogs d’auteurs, comme l’Autofictif, tenu et alimenté par Eric Chevillard depuis 2007.

Mais la littérature numérique emprunte également à la littérature classique certains de ses thèmes et quelques-unes de ses formes les plus canoniques. Ainsi des ouvrages comme After, d’Ana Todd, et L’éveil, de Camille-Laure Mari, lesquels reprennent le modèle du feuilleton, tel qu’il a pu être pratiqué par Balzac ou Dostoïevski, à leur époque. Concernant les thèmes, nous retrouvons également, au sein de l’espace littéraire numérique, les topos de la littérature classique : histoire d’amour, récit de soi, science fiction, policier ou encore érotique. Cette part d’héritage que la littérature numérique doit à la tradition atteint son paroxysme dans la pratique, aujourd’hui encore largement majoritaire, du livre homothétique, laquelle consiste à transposer, tel quel, sans modification, un livre imprimé au format numérique.

Tous auteurs ? L’auctorialité en question

Toutefois, une première rupture semble apparaître lorsque nous nous intéressons à la figure de l’auteur, à propos de laquelle Ariane Mayer1 nous dit qu’il “convient de se demander si la notion d’auteur ne se trouve pas remodelée et élargie par une forme d’écriture de plus en plus socialisée”. En effet, loin du schéma traditionnel d’une écriture sédentaire, soumise à la loi de l’encre et de la feuille blanche, à l’ère du numérique, l’écriture se fait nomade : smartphones, tablettes, ordinateurs… autant de supports qui permettent aujourd’hui d’écrire en tous temps et en tous lieux. La pratique littéraire n’apparaît donc plus comme un privilège réservé à certains, en témoigne le roman – précédemment cité – d’Ana Todd, After, lequel a été entièrement rédigé sur Iphone. Avec la démultiplication des outils du numérique, nous assistons ainsi à l’ouverture presque illimitée de la parole, qui n’a jamais semblé plus accessible : chacun, aujourd’hui, est un auteur en puissance. L’exemple le plus marquant de ce phénomène reste le développement phénoménal, ces dernières années2, de la pratique de l’auto-édition, via des plateformes telles qu’Amazon ou TheBookEdition.

Cependant, cette appropriation de la pratique littéraire par le plus grand nombre n’est pas sans conséquences. Nous assistons ainsi à une véritable remise en cause du statut traditionnel de l’auteur, dont l’autorité et la légitimé étaient assurés par la publication d’une oeuvre terminée, c’est-à-dire revue, corrigée et remaniée conjointement par les éditeurs et l’auteur, afin d’aboutir à une oeuvre littéraire totalisante. Aujourd’hui, c’est à la fois la légitimité ainsi que l’autorité de l’auteur qui se trouvent bousculées par cette démultiplication des auteurs et des pratiques littéraires nouvelles, qui se passent le plus souvent d’un véritable travail éditorial, et paraissent de manière brute. Ce chamboulement est d’autant plus fort lorsque l’on considère que les auteurs cèdent, souvent, aux avis et demandes de leurs lecteurs, afin d’orienter leur écriture. En cela, l’étude de BooksOnDemand est édifiante : ce sont 42% des auteurs en auto-édition qui ont créé une communauté de lecteurs avant la publication de leur livre, en 2021. L’auteur d’aujourd’hui se fait donc beaucoup plus accessible que ses prédécesseurs, laissant à ses lecteurs la possibilité d’influencer son travail.

Auteurs ou codeurs ?

Mais la figure de l’auteur se trouve encore altérée d’une autre manière. Il ne s’agit plus seulement, aujourd’hui, de disposer de certaines capacités littéraires. La littérature, dans l’espace numérique, ne se résume plus seulement à la narration : les auteurs doivent également faire preuve d’une certaine maîtrise des techniques liées au numérique. En effet, certaines expérimentations littéraires demandent aux auteurs de savoir maîtriser le code informatique afin d’être en mesure d’accomplir leur vision littéraire. En cela, nous pouvons citer plusieurs exemples particulièrement évoquants :

  • The Pleasure of the Infinite, réalisé par David Thomas Henry Wright, qui se base sur la nouvelle “hydrographique” The Pleasure of the Coast, de l’autrice J.R. Carpenter, et qui repose sur le principe du défilement horizontale infini – principe que nous retrouvons par ailleurs dans la pratique de la “bande défilé”, qui consiste à faire défiler horizontalement les planches traditionnelles d’une bande dessinée3 ;

  • La “Gittérature”, qui repose sur l’hybridation entre le protocole informatique GIT et les pratiques d’écriture littéraires en ligne, dont la maison d’édition Abrupt est une fervente adepte ;

  • Attentions, un poème du poète-codeur Ian Hatcher, dont l’élaboration et la structure reposent majoritairement sur du code informatique ;

  • Désordre, par Philippe De Jonckheere, site dont l’organisation narrative nécessite des compétences certaines en codage également ;

Narrativité ou interactivité ?

Nous avons déjà mentionné l’interactivité accrue avec l’auteur, mais celle-ci a une autre dimension, puisque cette interactivité est également intérieure à l’oeuvre littéraire elle-même. En effet, l’une des caractéristiques les plus fondamentales de la littérature numérique est la tension, presque permanente, qui existe entre la narrativité et l’interactivité.

Ainsi, là où la narrativité se définit comme “l’ensemble des traits caractéristiques du discours narratif”, l’interactivité, elle, se définit comme “l’activité de dialogue entre l’utilisateur d’un système informatique et la machine, par l’écran”. Or, si, comme nous l’avons vu, la littérature numérique conserve un rapport certain à la narration traditionnelle, elle invite également le lecteur à s’impliquer activement dans le texte qui lui est proposé. Il ne s’agit plus seulement de lire un texte, mais d’interagir avec lui. Par exemple, dans le cadre
du projet “Page Blanche”, porté par Marine Froehliger, chacun est libre d’utiliser l’espace web, le temps d’une minute, en soumettant un enregistrement audio ou un texte qu’il aurait rédigé.

De la même manière, le site Désordre de Philippe de Jonckheere invite le lecteur à cliquer sur les nombreux éléments qui composent la page web, chacun le menant vers une partie différente du site, construisant ainsi un récit labyrinthique. Enfin, le projet Dreadbox implique encore davantage le lecteur, puisque c’est à lui que revient de faire un choix parmi plusieurs narrations possibles, chacune d’entre elles le menant alors vers des histoires et des fins alternatives : ici, le lecteur décide donc lui-même de la trame narrative, qui se trouve décuplée par les nombreuses possibilités qui sont offertes au lecteur.

Dire, jouer, filmer… : de l’écriture aux écritures

A travers le numérique, si les auteurs ne se départissent pas totalement des codes de la littérature traditionnelle, ils semblent pourtant se jouer des normes, des formats ou encore des pratiques et techniques qui, jusque-là, définissaient la littérature telle qu’on la connaissait.

Aujourd’hui, sous l’appellation de “littérature numérique”, se regroupent tout un panel de formes narratives qui semblent être en rupture avec celles, connues, de la littérature classique.

Toutefois, peut-on véritablement parler de rupture ou d’innovation ? Si l’on reprend l’exemple précédemment cité, The pleasure of the infinite, outre une innovation proprement numérique dans la forme, le fond reprend une narration linéaire classique. D’autre part, là où certains comme Gilles Bonnet voient dans la vidéo youtube une forme de littérature propre au numérique, il paraît raisonnable de se demander pourquoi nous ne qualifions pas les autres formes vidéos, et notamment le cinéma, de littérature également ? Quant aux formes labyrinthiques et aux narrations fragmentées, Julio Cortazar a déjà expérimenté les hyperliens dans son ouvrage Marelle, tandis que la forme aphoristique propre aux réseaux sociaux est un genre classique de littérature. Certaines formes toutefois, semblent échapper à la tradition, et attirer la littérature vers des espaces nouveaux, ainsi du jeu (Dreadbox) ou les modèles participatifs entre lecteur et auteur (Page Blanche, Wattpad…).

Conclusion : une question de vocabulaire ?

La littérature numérique semble ainsi marquée par une multitude de tensions entre, précisément, la littérature d’un côté, et le numérique de l’autre. En une formule ramassée, nous pourrions ainsi dire que la “littérature numérique”, c’est le numérique ajouté à la littérature. Le numérique semble ainsi de plus en plus envahi par des formes de narrations nouvelles, originales : des expérimentations sonores aux mises en scènes filmiques, ou encore des interactions ludiques aux formats courts et labyrinthiques, les auteurs de cette “néo-littérature” semblent ainsi se jouer des canons esthétiques de la littérature classique.

Toutefois, nous avons vu que ces formes de narrativités pouvaient se retrouver, pour la plupart, au sein de la littérature traditionnelle, classique, venant questionner le côté véritablement novateur du numérique. D’autre part, enfin, si ces formes numériques d’expression font, sans équivoque, appel à une certaine forme de narrativité, ne serait-il pas légitime de se demander si la présence d’une telle narrativité suffit pour faire littérature ?

Autrement dit : ne fait-on pas, parfois, un usage abusif du terme de “littérature” pour parler de certaines formes d’expression ?

Article rédigé et proposé à Numipage par Chosalland Hortense et Fraslin Théo, étudiants à l’ENSSIB de Lyon.

Notes

1 MAYER, Ariane, L’impact du numérique sur la création littéraire, Mémoire de recherche en HEC/MAC, sous la direction d’Alain Busson, 2012.

2 La plateforme BooksOnDemand a ainsi réalisé un sondage à la fin duquel il est apparu que les livres publiés en auto-édition ont augmentés de 25% entre 2020 et 2021 :
http://www.presseedition.fr/autoedition_bod_enregistre_une_hausse_de_25_du_nombre_de_titres_a_
P_AA_R_0_A_15956_.html

3 A ce propos, il est possible de télécharger l’application Phallaina de Marietta Ren, ou de consulter l’adaptation en bande défilé du roman La horde du contrevent, d’Alain Damasio, à cette adresse : https://lahordeducontrevent.fr/

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