Bonjour Franck. Merci beaucoup de prendre le temps de répondre à nos quelques questions à l’occasion de la sortie de votre ouvrage « Connaître et valoriser la création littéraire numérique en bibliothèque ». Il s’agit de votre troisième ouvrage sur les nouveaux outils et le numérique en bibliothèque. Quelles idées fortes souhaitiez vous porter dans celui-ci ? Et quelles différences par rapport aux deux ouvrages précédents* ?

L’ambition principale de ce nouvel opus est de proposer une cartographie du lire-écrire aujourd’hui. Publier, (s’) éditer, diffuser ou recommander à l’ère numérique sont les concepts interrogés, explorés et parfois redéfinis.

Même si nous abordons dans certains chapitres le livre homothétique**, il s’agit plutôt de faire découvrir les nouvelles formes de narrations nées de la connexion web (le web littéraire particulièrement développé en France) en rappelant que dès les années 70 un auteur comme Jean-¨Pierre Balpe a développé des dispositifs de génération automatique de textes, tentative exploratrice d’écriture sans l’intervention d’un auteur « omniscient ». Sa réflexion est intéressante concernant le concept d’auctorialité dans un contexte général où le web a proposé des outils pour que chacun.e puisse écrire, s’exprimer. C’est une bascule importante qui reste encore à étudier et documenter pour sortir des idées reçues (celle de l’autoédition, par exemple).

Le livre évoque principalement la notion de livre web : livre qui s’ouvre via un navigateur. Des auteurs comme François Bon ou Kenneth Goldsmith ont au final pris la suite des réflexions et expérimentations anciennes comme celles de Julio Cortazar (Marelle en 1963 explore le principe des liens hypertextes) ou encore un Raymond Queneau et ses écritures à contraintes (OULIPO).

L’écriture à l’ère numérique a déjà une longue histoire née avec les premiers ordinateurs. Les auteur.e.s ne cessent jamais d’explorer les formes et les supports possibles pour leurs œuvres.

Mes deux premiers livres possédaient le même esprit : faire connaître un domaine méconnu de la sphère professionnelle : à l’époque, les outils et dispositifs du web 2.0. Le livre qui parait le 12 décembre conserve cet esprit mais rappelle les origines et les enjeux actuels à tous les niveaux de la conception à la diffusion des œuvres.

Il est accompagné d’un site compagnon La création littéraire numérique que j’ai réalisé avec l’auteur et bibliothécaire Pierre Ménard (alias Philippe Diaz) : sélection de sites et d’œuvres proposée dans le livre par les seize auteur.e.s. qui sont tout.e.s praticien.ne.s reconnu.e.s dans leur domaine.

Une autre ambition est celle de lancer une prise de conscience auprès de la communauté professionnelle des bibliothécaires pour continuer cette cartographie et surtout proposer aux usagers des bibliothèques ces nouvelles formes de livres qui sont souvent méconnues.

On ne peut pas se contenter de faire une simple sitothèque (que personne ou presque ne regardera). Tout reste à inventer pour mettre en valeur ces expérimentations qui n’ont pas forcément une déclinaison imprimée.

Par exemple, Un monde incertain de Jean-Pierre Balpe est une œuvre dont la porté d’entrée principale est sur Facebook : œuvre tentaculaire sur le labyrinthique web, composée de textes narratifs automatiquement générés et publiés sur des blogs, des profils de fiction sur Facebook, de vidéo-séries…

Lire cette œuvre, c’est partir en exploration : difficile d’en trouver le début ou la fin, cela peut être assez perturbant pour des lecteurs habitués à suivre un fil narratif continu.

Comme le rappelle Alexandra Saemmer qui a rédigé le chapitre La littérature informatique, un art du dispositif, Un monde incertain détourne un outil « industriel » (facebook ici) en créant des profils imaginaires (commencer la lecture par le profil de Rachel Charlus) plutôt dédiés à la captation de nos données personnelles ou encore, interroge ses limites narratives (des images peuvent être censurées par Facebook car ne correspondant au politiquement correct du réseau social).

Notre livre n’a que 180 pages mais j’espère qu’il pourra être un catalyseur pour l’exploration de ces nouvelles formes d’écriture et de lecture.

Quand le livre numérique a commencé à émerger en France, il y a eu une forte résistance psychologique de la part des acteurs traditionnels du livre. L’avez-vous également ressentie dans les bibliothèques ? Quelle en est selon vous l’origine ? Cette résistance se fait-elle toujours sentir ?

Aujourd’hui, c’est plutôt la forme du livre numérique homothétique qui se développe en bibliothèques mais avec difficultés. Le modèle d’achat des livres est restreint au modèle contractuel dirigé uniquement par les éditeurs via un dispositif appelé PNB (Prêt Numérique en Bibliothèque).

Malgré des engagements pris en 2014 avec la Ministre de la Culture de l’époque (Fleur Pellerin), les éditeurs peinent à nous offrir l’intégralité des livres numériques homothétiques disponibles.

Je milite pour ma part pour un droit de prêt du livre numérique (proposé par les associations professionnelles comme Eblida) qui permettrait aux bibliothèques de reprendre leur rôle ancestral d’accès de toutes les ressources pour tous et surtout de gardiennes de la mémoire plutôt que de confier ce rôle à des opérateurs privés : les Gafams.

Un chapitre dans le livre explique particulièrement la situation. Nos publics en bibliothèque ne comprennent pas pourquoi nous ne pouvons pas proposer tous les livres (ceux qui ont acquis des liseuses ou ont l’habitude de lire sous format numérique) ni pourquoi nous ne proposons pas les formats Kindle.

Il y a autour de ce sujet une grande hypocrisie et surtout une manière de faire l’autruche qui ne bénéficie pas au développement de la lecture publique.

Notre profession a surtout pris du temps à se disputer entre bibliothécaires sur un modèle sans explorer d’autres solutions, plutôt que de se battre pour proposer tous les livres sous tous les formats à nos usagers.

Je suis devenu très pessimiste sur l’avenir du livre numérique en bibliothèque avec le développement généralisé du streaming pour l’ensemble des contenus numériques (musique, vidéo, livres, jeux vidéo).

L’annonce faite en juin par Apple d’abandonner itunes (modèle du téléchargement) pour un modèle streaming est une bascule vers cette dématérialisation des supports qu’on nous annonce depuis presque dix ans.

Nous assistons tous les jours à une guerre des contenus par les grands acteurs du secteur. Les auteur.e.s sont les principales victimes de cette lutte pour la domination de l’information. Cela va encore compliquer la tâche des bibliothèques : nous ne sommes plus en phase pour acheter (administrativement) ou proposer des contenus dématérialisés (nous achetons des œuvres pour une durée déterminée avec des budgets qui ne sont pas extensibles).

Par contre, je reste optimiste grâce à la capacité des bibliothécaires d’inventer de nouvelles formes de médiation ou de valorisation des œuvres. Et pour ce web littéraire, tout reste à inventer pour en assurer la promotion vers nos lecteurs et lectrices.

Au delà des livres numériques homothétiques, les auteurs explorent de nouvelles formes de narration que vous évoquez dans votre ouvrage. Quel rôle de médiation les bibliothèques ont-elles à jouer pour ces nouvelles formes de création littéraire ? Et quelle est leur perception par le public des bibliothèques ?

Comme dit précédemment, tout reste à inventer. Au cours de ma carrière, j’ai très vite repéré un éditeur pure player (les œuvres sont nativement numériques) comme Publie.net. Guillaume Vissac, le responsable éditorial revient dans le livre sur cette expérience d’édition qui a agrégée une solution imprimée grâce à la technologie de l’impression à la demande.

Je pense que nous avons là une des évolutions majeures de l’édition à l’ère numérique, rappelée également par Benoit Epron, auteur avec Marcello Vitali-Rosati du magistral L’édition à l’ère numérique, paru l’an dernier aux éditions La Découverte. Livre qu’il faut absolument lire pour sortir des caricatures habituelles sur le numérique et l’édition. Cette impression à la demande est une solution majeure pour gérer et limiter, par exemple, ce pilon généralisé de livres après chaque rentrée littéraire.

Pour la médiation, je ne suis pas inquiet, les bibliothécaires aiment inventer de nouvelles formes ou adapter des formes anciennes. Par exemple, en 2016, lors de la première édition des Racontars du numérique à Strasbourg, nous avons accueilli Anne Savelli et Joachim Séné du collectif L’air Nu pour une forme adaptée à l’ère numérique de l’atelier d’écriture. A l’écart, était le nom d’une résidence d’écriture proposée pendant trois jours à nos publics.

Trois jours pour lire, s’enregistrer, écrire, taper ses textes, déambuler dans la ville et ensuite publier via un site web conçu en direct par Joachim. Les participant.e.s à l’atelier m’ont souvent demandé si on renouvellerait ce type de résidence.

Évidemment, ce travail et sa visibilité restent encore mineurs mais le principe des résidences d’écriture numérique se développe comme les expériences proposées à Marseille via La Marelle, propulsée par Pascal Jourdana et son équipe.

Les technologies sous-tendant l’ensemble de ces nouvelles formes de livre sont très mouvantes. Certaines œuvres sont sur des supports numériques physiques, d’autres sous forme de sites web ou dans des formats aujourd’hui disparus. Comment fait-on dans ce cadre pour archiver et classer l’ensemble de ces connaissances représentatives de notre époque afin d’assurer le travail de transmission des connaissances ? Existe t’il des pistes pour améliorer leur préservation et leur transmission ?

Oui, comment allons-nous conserver tout cela ? Lors de la conception du livre, avec Catherine Jackson, la responsable de la collection Boite à outils où parait le livre, nous avons eu envie d’ajouter un chapitre de coups de cœur des auteur.e.s, leurs œuvres  qui nous ont marquées.

Très vite, nous nous sommes rendus compte que des œuvres numériques n’étaient plus présentes que dans nos mémoires individuelles ou à l’état de trace grâce à des sauvegardes proposées par des grandes institutions culturelles : la BNF via son dépôt légal du web ou des livres numériques ou encore le Répertoire québécois des arts et littératures hypermédiatiques (ALH).

Étant donnée, la fiction transmédia interactive créée par Cécile Portier et centrée sur une réflexion autour de la trace numérique n’existe plus qu’à l’état de trace sur ce site ou encore grâce à la plateforme openéditions.

Mais l’oeuvre en elle-même n’est plus disponible : une oeuvre numérique est souvent construite autour de dispositifs d’interactions avec son lecteur.

Une solution pourrait être de l’imprimer mais cette impression perdrait les dispositifs de navigation qui sont parties prenantes de la narration.

Kenneth Goldsmith*** milite via son site ubuweb pour l’utilisation d’un site sous html, copié et recopié à l’infini, pour assurer une conservation des œuvres, si importante pour la création future.

Des formats deviennent obsolètes ou inutilisables : Alexandra Saemmer, déjà citée, a réalisé des oeuvres sous flash qui sont encore disponibles mais plus pour très longtemps.

Le livre aborde aussi les sujets de la formation, de la tentative de construction d’une politique documentaire diversifiée mais rendue difficile à créer car les bibliothèques n’ont pas accès à tous les livres, ou encore donne des exemples de médiation à réaliser avec les publics adultes ou enfants.

Les bibliothèques, comme passeuses de savoir, jouent un rôle important dans notre démocratie. Elles offrent accès et compréhension à de nombreuses connaissances. L’arrivée d’internet a bouleversé de très nombreux domaines et on observe depuis plusieurs années l’émergence de stratégies de désinformation à des fins politiques dont certaines menacent les fondations des démocraties actuelles. Pensez-vous justement que les bibliothèques font partie de la réponse face à cette menace ? Aider à la construction d’un esprit critique face au classement et à l’affichage des informations sur internet rentre t’il ou devrait t’il rentrer dans les objectifs assignés aux bibliothèques ? De quelle manière devraient-elles procéder ?

Oui, les bibliothèques ont des missions très importantes : de la conservation de la mémoire à la diffusion des savoirs et des connaissances. Elles sont des lieux d’éducation, d’apprentissage et de rencontres. Quand elles sont sur un territoire (non en ligne), elles accueillent gratuitement tous les publics sans distinction.

De plus en plus de bibliothèques réagissent au phénomène des fake news en développant des ateliers d’éducation aux médias et aux images (EMI) ou des ateliers pour lutter contre la fracture numérique et favoriser l’inclusion numérique. C’est vital, indispensable et cela vient doubler, tripler le travail qui est fait par l’éducation nationale (canopée) ou des partenaires sur les territoires locaux.

Le grand avantage des bibliothèques publiques est qu’elles travaillent pour le bien commun. A Strasbourg, nous proposons des ateliers autour des légendes urbaines ou pour apprendre à repérer les fake news, via un bibliothécaire de l’université qui a créé un blog sur le sujet : spokus.

Nous proposons également des ateliers de contribution autour de l’encyclopédie Wikipédia, pour participer à cet élan commun mondial, qui a vu en moins de 15 ans,  la construction d’un bien commun de la connaissance : une encyclopédie et d’autres projets associés comme Wikisource pour les livres du domaine public ou encore le Wiktionnaire ou le nouveau projet Lingua libre, qui consiste à enregistrer les locuteurs des langues régionales.

Les bibliothécaires peuvent apporter leurs expertises d’experts de l’information (qu’ils sont – pardon d’insister lourdement) pour des projets non issus directement de leur communauté professionnelle. L’apparition de ces projets et des communautés d’intérêt qui les ont générés est pour moi un événement important. Au final, c’est plutôt rassurant : il n’y a pas que les bibliothèques qui se soucient de conserver la mémoire du monde. Dans notre époque de flux et d’accélération permanente, on a des raisons de rester optimiste.

Pour conclure, je suis particulièrement reconnaissant envers l’engagement des auteur.e.s pour ce projet : je rêve d’un tome 2 pour approfondir et évoquer tous les autres auteur.e.s non cités par faute de place. Il a fallu faire des choix liés au nombre de pages du livre.

J’espère que le livre attisera la curiosité des bibliothécaires mais pas seulement. Le livre démarre par le chapitre magnifique d’une auteure, Anne Savelli, intitulé Hautes herbes et hyper index où elle revient sur ce que le numérique produit sur ses pratiques d’écriture et d’interactions avec ses lecteurs et se termine par l’interview de François Bon qui rappelle la difficulté d’être un auteur aujourd’hui : « et comme il est beau, dans le contexte d’aujourd’hui, malgré la nuit où on est, le mot imprédictible. Je ne sais pas où je vais : et alors ? Et si même c’était peut-être cela, écrire, depuis l’origine… » (Citation de François Bon extraite de Mécanismes de survie en milieu hostile paru en 2019 dans le numéro 192 de la revue Littérature)

Notes de l’article

* Les deux ouvrages précédents de Franck Queyraud sont Outils du web 2.0 en bibliothèques (2008) et Outils du web participatif en bibliothèque (2013).

** Un livre numérique homothétique est un livre numérique respectant le plus possible la mise en page de son équivalent papier.

*** A lire à propos de Kenneth Goldsmtih : L’écriture sans écriture / Kenneth Goldsmith; traduit par François Bon. – Paris : Jean Boite éditions, 2018.


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Le livre sera disponible à partir du 12 décembre 2019 en librairie, sur le site des presses de l’ENSSIB (papier et pdf), sur la FNAC ou Amazon.

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